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Hatsuyume au Japon : pourquoi le premier rêve de l’année porte-t-il bonheur ?

Au Japon, le premier rêve de l’année porte un nom : hatsuyume. Pourquoi le mont Fuji, un faucon et une aubergine y sont-ils heureux présages ? Découvrez l’histoire du bateau au trésor, du baku et des estampes anciennes, sans confondre tradition et prédiction.

Par L’équipe Onirêve

Un rêve peut-il donner le ton de toute une année ?

Au Japon, certaines nuits du Nouvel An ont longtemps été attendues pour une raison singulière : le rêve qui les accompagne était regardé comme un présage pour les mois suivants. Au matin, un détail suffisait à susciter la joie ou l’inquiétude. Une montagne, un oiseau de proie, une aubergine pouvaient devenir des nouvelles réjouissantes. À l’inverse, une vision désagréable appelait un geste symbolique pour s’en défaire. Cette coutume porte un nom précis, hatsuyume, et elle raconte une histoire étonnante de la place des rêves dans la culture japonaise.

Elle ne nous apprend pas à prédire l’avenir. Elle montre plutôt comment une société a choisi de donner une valeur particulière à l’un des événements les plus ordinaires de la nuit. Le rêve, habituellement privé, entrait alors dans le calendrier familial, les proverbes, les images imprimées et les souhaits du Nouvel An. Les sources historiques permettent de retrouver ces usages. Les recherches contemporaines éclairent, de leur côté, pourquoi certains rêves restent en mémoire et pourquoi les événements marquants de la vie éveillée se retrouvent dans les récits nocturnes.

Hatsuyume, le nom japonais du premier rêve de l’année

Le mot japonais hatsuyume s’écrit 初夢. Il associe l’idée de commencement à celle de rêve et désigne le premier rêve de la nouvelle année. La tradition lui attribuait une qualité particulière : il pouvait annoncer symboliquement la fortune, la réussite ou les difficultés des douze mois à venir. Dire qu’un rêve était « heureux » ne signifiait donc pas seulement qu’il avait procuré du plaisir pendant la nuit ; cela revenait à lui reconnaître, dans le cadre de la coutume, une portée favorable pour ce qui allait suivre.

Les termes employés comptent. Il s’agit d’une pratique de lecture des présages et non d’une méthode validée pour prévoir des événements. La distinction n’enlève rien à son intérêt : elle permet de comprendre le rituel sans transformer une représentation traditionnelle en affirmation scientifique. Il serait également trompeur de présenter tous les Japonais, hier ou aujourd’hui, comme attachés de la même manière à cette coutume. Elle a connu des formes et des intensités variables selon les époques, les régions et les familles.

Quelle nuit compte réellement pour le hatsuyume ?

La date du premier rêve de l’année semble évidente, mais elle ne l’est pas. Une interprétation retient le rêve survenu pendant la nuit du 1er au 2 janvier ; une autre privilégie la nuit du 2 au 3 janvier. Nippon.com, qui présente l’histoire de cette coutume, rappelle justement qu’il n’existe pas un accord absolu sur la nuit à retenir. L’ambassade du Japon en Allemagne mentionne, dans sa présentation historique, la nuit du 2 janvier comme référence habituelle.

Les changements de calendrier expliquent une partie de cette diversité. Avant l’adoption du calendrier grégorien, les repères saisonniers et le début de l’année ne se plaçaient pas aux mêmes dates qu’aujourd’hui. Les manières de célébrer la fin de l’année jouaient aussi un rôle : lorsqu’une nuit se passait à veiller, le « premier rêve » pouvait être celui de la nuit suivante. Par conséquent, il vaut mieux parler d’une période du Nouvel An plutôt que d’affirmer qu’une seule date serait correcte en tout lieu et en tout temps.

Le mont Fuji, le faucon et l’aubergine : un trio inattendu

Le proverbe le plus célèbre lié au hatsuyume dit : « Ichi Fuji, ni taka, san nasubi ». Autrement dit, le mont Fuji en premier, le faucon en deuxième, l’aubergine en troisième. Ces trois apparitions étaient considérées comme particulièrement favorables dans le premier rêve de l’année. Le contraste frappe immédiatement. La montagne majestueuse et l’oiseau de chasse semblent convenir à un imaginaire de prestige ; le légume, beaucoup moins. C’est précisément cette association insolite qui a aidé la formule à traverser les siècles.

Il ne faut pas comprendre l’énumération comme un dictionnaire universel des rêves. Dans un autre pays, une aubergine rêvée ne renverra pas spontanément au bonheur du Nouvel An, et même au Japon elle ne résume pas à elle seule le sens d’un rêve personnel. La liste appartient à un ensemble historique de jeux de mots, de références locales et de valeurs partagées. Elle renseigne donc d’abord sur une tradition culturelle. Son intérêt vient de la façon dont trois images ordinaires ont pu devenir des signes de chance collectivement reconnus.

Pourquoi ces trois images étaient-elles porte-bonheur ?

L’origine exacte du trio reste discutée. Une explication souvent avancée conduit à l’ancienne province de Suruga, correspondant en partie à l’actuelle préfecture de Shizuoka. La région est liée au mont Fuji et à Tokugawa Ieyasu, figure majeure de l’établissement du shogunat d’Edo au début du 17e siècle. Les récits évoquent également les faucons associés au territoire et les aubergines précoces, denrées recherchées. Ces trois éléments auraient ainsi rappelé un même lieu prestigieux plutôt qu’un système de symboles inventé de toutes pièces.

D’autres explications rapprochent le trio d’une idée de hauteur ou de valeur : le sommet du Fuji, la position élevée du faucon, le prix élevé des premières aubergines. Les interprétations ne sont pas parfaitement compatibles et les spécialistes ne disposent pas d’une preuve unique qui trancherait toutes les questions. L’erreur serait de choisir une théorie séduisante et de la raconter comme une certitude. L’ambassade du Japon comme Nippon.com présentent au contraire plusieurs pistes, signe que l’histoire du proverbe est plus complexe qu’une simple traduction de ses trois mots.

Des jeux de mots qui rendent le rêve favorable

La langue japonaise ajoute une autre couche à la tradition. Fuji peut être rapproché de fushi, associé à l’idée de ne pas mourir ; taka, le faucon, rappelle un mot lié à ce qui est haut ou élevé ; nasu, qui désigne aussi l’aubergine, fait écho au verbe accomplir. Dans ces lectures, le premier rêve de l’année se charge alors de souhaits très concrets : longue vie, élévation, réussite. Les rapprochements phonétiques expliquent en partie pourquoi la formule se prête si bien à la répétition et à la transmission.

Ces correspondances doivent pourtant être présentées pour ce qu’elles sont : des interprétations culturelles et des hypothèses étymologiques populaires, pas une science du cerveau. Elles n’impliquent pas qu’une personne rêvant d’un faucon cherche inconsciemment une promotion ou qu’une aubergine annonce un accomplissement. Un symbole peut recevoir des significations différentes selon une histoire familiale, une époque ou un récit. Ici, c’est le contexte du Nouvel An et la force du proverbe qui donnent leur couleur à ces images, non une propriété mystérieuse que posséderaient les objets eux-mêmes.

Une formule populaire qui a dépassé ses trois premiers symboles

La version courante du dicton retient trois images, mais certaines variantes en ajoutent trois autres : l’éventail, le tabac et le zatō, terme historique désignant notamment un homme aveugle lié à un statut professionnel de l’époque. Ces prolongements apparaissent dans des présentations de la coutume, notamment celle du centre de recherche RCAST de l’université de Tokyo. Leur notoriété est moindre et les raisons exactes de leur sélection ne sont pas établies avec la même clarté pour chaque élément.

Il est utile de voir dans ces variantes un rappel de la vie des traditions. Un proverbe n’existe pas nécessairement sous une seule forme immobile. Il circule, se raccourcit, se prolonge, change de sens selon les personnes qui le reprennent. Un lecteur contemporain reconnaîtra facilement le Fuji, mais devra peut-être chercher le contexte social ancien pour comprendre la suite de la liste. Cela confirme qu’il serait trompeur de traiter les images du hatsuyume comme un code intemporel : elles appartiennent aussi à l’histoire des mots et des usages.

Le takarabune, bateau au trésor glissé sous l’oreiller

Les rêves favorables n’étaient pas seulement attendus passivement. Une coutume consistait à placer sous l’oreiller une image du takarabune, le « bateau au trésor ». Le dessin pouvait montrer un navire chargé de richesses et porter des caractères ou des formules associés à la bonne fortune. Dormir avec cette image sous la tête était un geste destiné à favoriser un beau premier rêve. L’ambassade du Japon évoque la diffusion du procédé dès l’époque de Muromachi, plusieurs siècles avant l’essor des estampes d’Edo.

Ce papier n’était pas un simple décor. Il matérialisait le souhait de commencer l’année du bon pied, donnait un objet concret à manipuler et liait le sommeil aux festivités de saison. Dans certains récits, une personne ayant fait un rêve jugé défavorable pouvait se défaire du papier, par exemple en le laissant partir sur l’eau, pour éloigner symboliquement la mauvaise fortune. Ce geste doit être lu comme une pratique rituelle attestée dans les descriptions de la tradition, pas comme un moyen réellement démontré de modifier les événements de l’année.

Les sept divinités du bonheur à bord du navire

Sur de nombreuses représentations, le takarabune transporte les Shichifukujin, les sept divinités de la bonne fortune. Elles composent un groupe familier de l’imagerie japonaise du Nouvel An. Leur présence transforme le bateau en une scène abondante et joyeuse, où richesse, longévité et prospérité peuvent être évoquées par les objets, les personnages et la composition même de l’image. Les visiteurs d’un musée peuvent rencontrer ces figures sur des estampes, des objets décoratifs ou des images votives.

Il faut toutefois se garder de réduire ces représentations à une religion japonaise homogène. Le groupe est né de traditions et de circulations culturelles multiples, dont les histoires ne se confondent pas. Dans le contexte du hatsuyume, ce qui importe est la fonction donnée à l’image : offrir au dormeur un support de souhaits favorables au seuil de l’année. L’objet rend visible une attente qui, sans lui, resterait intérieure. La valeur du rêve dépend ici du récit social et du geste qui l’entourent.

Le baku, créature légendaire qui dévore les mauvais rêves

Le baku est un autre personnage du monde onirique japonais. Cette créature de légende est connue pour manger les cauchemars ou les mauvais rêves. On pouvait faire figurer son nom, parfois avec le caractère 獏, sur les images du bateau au trésor. Dans certaines versions de la coutume, l’invoquer après un cauchemar revenait à demander que la mauvaise expérience soit emportée. L’image est frappante : plutôt que d’attendre passivement que la peur s’oublie, le rêveur lui oppose une figure protectrice.

La présence du baku ne prouve évidemment pas qu’un animal surnaturel intervient dans le sommeil. Elle permet en revanche de comprendre la richesse de l’imaginaire entourant les cauchemars. Beaucoup de sociétés ont créé des gestes, des formules ou des récits pour rendre les nuits inquiétantes plus supportables. Les versions modernes du baku ne correspondent pas toutes aux représentations anciennes ; ses formes et ses usages ont évolué. Pour les comprendre, il faut distinguer les objets conservés, les textes de folklore et les réinterprétations contemporaines.

Ce que révèlent les estampes conservées dans les musées

Les documents matériels sont particulièrement précieux, car ils attestent que le hatsuyume n’est pas seulement une légende répétée aujourd’hui. Le British Museum conserve une estampe intitulée « Hatsuyume sanpukutsui », datée approximativement de 1744 à 1748, associée aux trois apparitions réputées heureuses : aubergines, faucon et mont Fuji. Il s’agit d’un témoignage daté de l’époque d’Edo, utile pour établir l’ancienneté du motif dans la culture visuelle. L’œuvre ne dit pas ce que tous les habitants de l’archipel rêvaient, mais elle prouve que l’imagerie était déjà représentée.

Une autre pièce, attribuée à Utagawa Yoshitora et datée de 1856, est conservée au Museu do Oriente à Lisbonne et présentée sur Google Arts & Culture. Elle montre le bateau au trésor associé au premier rêve de l’année, avec de nombreux détails de bon augure. Ces œuvres évitent de dépendre uniquement de descriptions tardives : elles donnent à voir les objets, les personnages et les symboles que des artistes de leur époque ont choisis de transmettre. L’histoire des rêves passe aussi par l’histoire du papier imprimé.

Une coutume qui n’est pas une méthode de prévision

Dans une présentation historique, dire qu’une image « annonce » la chance signifie qu’elle est tenue pour favorable au sein d’une coutume. Les études modernes du sommeil n’ont pas établi que le contenu d’un rêve du Nouvel An permette de prédire une année de santé, de richesse ou de réussite. On peut rêver du mont Fuji et connaître des difficultés, tout comme on peut faire un mauvais rêve avant une très bonne période. Ce décalage n’invalide pas l’existence de la tradition ; il oblige simplement à ne pas confondre deux types d’affirmations.

La coutume pose plutôt une question humaine : pourquoi cherchons-nous des signes au moment de recommencer un cycle ? Le Nouvel An est une période de bilan, de projets et d’incertitude. Qu’un rêve attire alors l’attention est compréhensible. Il devient une petite histoire à raconter, un sujet de conversation, ou un signe auquel on choisit d’attacher une valeur affective. Ces usages culturels sont réels et documentables. Leur pouvoir de prévision, lui, ne bénéficie pas d’une validation scientifique.

La science explique-t-elle pourquoi une image revient en rêve ?

Les recherches sur les rêves montrent que des aspects de la vie éveillée peuvent se retrouver dans les expériences nocturnes. Une étude publiée dans le Journal of Sleep Research sur les activités professionnelles et les loisirs rapportés en rêve suggère une continuité thématique entre certains intérêts du quotidien et les contenus oniriques. Cela ne veut pas dire que chaque rêve reproduit fidèlement la journée ou que l’on peut fabriquer à volonté un scénario précis. Les associations observées concernent des groupes et des tendances, non une règle applicable à chaque dormeur.

Dans le cas du hatsuyume, on peut formuler une hypothèse prudente : parler du mont Fuji, regarder une estampe ou penser au Nouvel An pourrait rendre certains thèmes plus présents dans l’esprit avant le coucher. Il serait cependant excessif d’en déduire que poser un dessin sous l’oreiller garantit l’apparition de ce dessin en rêve. Les recherches citées ici ne testent pas directement le rituel japonais. Elles offrent un cadre pour réfléchir à l’influence possible des préoccupations du jour, sans transformer une analogie en résultat expérimental.

Le premier rêve de l’année est aussi une affaire de mémoire

Pour raconter son hatsuyume, encore faut-il s’en souvenir. Or nous ne récupérons pas tous les rêves avec la même facilité. Une étude prospective publiée en février 2025 dans Communications Psychology a analysé des comptes rendus matinaux recueillis pendant quinze jours auprès de 204 adultes dans l’échantillon final. Elle distingue les récits avec contenu, les souvenirs où l’on sait avoir rêvé sans pouvoir raconter la scène, et les réveils sans souvenir d’expérience onirique. Les auteurs soulignent le rôle de plusieurs caractéristiques individuelles et du sommeil dans la probabilité de se rappeler un rêve.

Cette recherche apporte une nuance importante à l’idée du « premier rêve ». Le rêve retenu par une famille n’est pas nécessairement le premier épisode onirique vécu après minuit ; c’est généralement le premier dont la personne peut rapporter quelque chose. Un souvenir bref, une impression de présence ou une émotion au réveil ne forment pas le même récit qu’un rêve long et détaillé. Et l’absence de souvenir ne signifie pas automatiquement qu’il n’y a pas eu de rêve. Cette distinction vaut autant pour le hatsuyume que pour n’importe quelle autre nuit de l’année.

Redécouvrir le hatsuyume sans attribuer un sens fixe à ses rêves

On peut s’intéresser à cette tradition sans chercher à la reproduire comme une technique divinatoire. Lire son histoire, examiner une estampe, découvrir les jeux de mots du proverbe ou comparer les variations du calendrier offre déjà une belle entrée dans la culture japonaise. Si l’on souhaite noter son premier rêve de janvier, il suffit de le décrire avec ses propres mots, avant d’y ajouter les significations que les traditions lui ont données. On distingue ainsi les faits observés au réveil des interprétations lues ensuite.

Un journal de rêves aide précisément à garder cette séparation. On peut y noter une scène, une émotion, un personnage, puis écrire à part les associations que ces images éveillent dans notre vie. Si l’on rêve d’une aubergine, rien n’oblige à y voir une réussite annoncée ; si l’on ne rêve pas du Fuji, l’année n’est pas compromise. La richesse du hatsuyume tient à sa capacité à transformer un rêve personnel en histoire partagée. C’est un patrimoine culturel à découvrir, pas un diagnostic psychologique ni un pronostic.

À noter dans votre carnet

Si vous vous souvenez de votre premier rêve de janvier, quels éléments précis en gardez-vous, et quelles significations leur avez-vous associées seulement après le réveil ?

Pour continuer, découvrez notre guide : Explorer le rêve de faucon dans le dictionnaire.

Sources et repères

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